jeudi 19 avril 2012

Une opinion sur la réconciliation des catholiques (2)

Dans notre examen de l’article publié dans Le Rouge et le Noir par Bougainville, nous nous sommes intéressés tout d’abord aux idées qu’il exprime en matière de discipline sacramentelle, à l’occasion de la réconciliation annoncée entre Rome et la FSSPX. Nous avons dit ce que nous pensons de ces idées, c’est-à-dire peu de bien. Mais c’est la suite de l’article surtout qui a retenu notre attention. Peut-être nous montrons-nous sévères ; cependant, puisque, comme on va le voir, l’abbé Christophe Héry est dénoncé comme quasi schismatique, qu’il devient un prêtre « un tantinet pharisien » et que l’abbé Guillaume de Tanoüarn est comparé à Luther et à Melanchthon (il en sera question dans la troisième et dernière partie de cet article), nous nous estimons en droit de faire, pour ainsi dire, quelques mises au point dont nous espérons qu'elles ne sont pas injustes.

Des « problèmes concrets »
En effet, Bougainville, après avoir exprimé sa joie à l’idée d’une réconciliation des catholiques, joie dont c’est peu dire que nous la partageons sans peine, émet quelques réserves. Car, nous dit-il gravement,
Il faut bien être conscient que cet accord intervient alors que peu de choses sont réglées sur le fond.
A l’appui de ce sombre jugement, Bougainville cite l’abbé Laurent Touze, un ecclésiastique proche de l’Opus Dei.
Jeudi 12 avril dernier, devant des journalistes à Paris, l’abbé Laurent Touze, de l’Opus Dei, avait pointé les problèmes très concrets que les membres de la FSSPX posent à leurs interlocuteurs catholiques : « Leur théologie commence à Grégoire XVI (1831-1846) et s’arrête à Pie XII (1939-1958). Leurs manuels de références datent du début du XXe siècle. Leur attachement à la lettre des textes est presque pathologique ».
Il s’agit, comme le dit Bougainville, de propos tenus devant des journalistes, dont il ne nous donne malheureusement pas la référence précise. C’est d’autant plus regrettable que l’abbé Touze désigne comme « pathologique » l’attitude des prêtres de la FSSPX, mais que l’extrait cité ne contient pas de précisions supplémentaires, pas d’exemple qui viendrait donner quelque consistance à ce jugement pour le moins sévère, voire péremptoire. Du reste, Bougainville parle des « problèmes très concrets que les membres de la FSSPX posent à leurs interlocuteurs catholiques » et ne donne comme exemple de ces « problèmes très concrets » qu’une différence de culture théologique et doctrinale, de telle sorte que l’on pourrait sans peine renverser son argument : si les prêtres et les fidèles de la Fraternité sont si difficilement compris de la plupart de leurs interlocuteurs « lambda », pour parler comme Bougainville, c’est que prévaut chez ces derniers une ignorance absolument sans borne de toute la production théologique antérieure au renouveau supposé qu’aurait apporté la « nouvelle théologie » des dominicains du Saulchoir et des jésuites de Fourvière, voire à l’ensemble de la production théologique antérieure à Vatican II, nouvelle théologie comprise. Combien de fois, y compris sous la plume d’esprits pourtant soucieux de comprendre les traditionalistes, n’a-t-on pas lu de jugements pour le moins hâtifs sur la « néoscolastique poussiéreuse et sclérosée » des années 1930, généralement sans fondement ou du moins contestables[1] ? La valeur de l’argument semble donc à peu près nulle.

Les interrogations d’un « catholique lambda » : peut-on être catholique et condamner Harry Potter ?
Mais Bougainville, « en tant que catholique lambda », s’ « interroge ».
Suit en effet une accumulation de reproches, appuyés parfois par des citations, plus rarement par une référence précise[2]. Nous ne cherchons pas ici à défendre Mgr Tissier de Mallerais ou l’abbé Régis de Cacqueray, qui nous semblent avoir parlé de manière parfois malheureuse, et avec trop de désinvolture vis-à-vis du Successeur de Pierre, ce que Bougainville dénonce avec raison, quoique nous regrettions qu’il ne précise pas davantage le contexte de telles déclarations[3]. Mais nous ne voyons pas en quoi les opinions de Mgr Tissier de Mallerais sur l’éducation des jeunes gens et des jeunes filles, pour contestables qu’elles soient, sont contraires à la foi catholique ; nous ne voyons pas plus en quoi il devrait être interdit à l’abbé de Cacqueray de mettre en garde les fidèles contre Harry Potter s’il y voit un danger pour les lecteurs chrétiens[4] : y a-t-il sur ces deux points quelque chose qui s’oppose à une régularisation canonique ? On ne peut répondre par la négative (quelque point d'exclamation qu'y mette Bougainville) sans devoir en toute logique exclure du périmètre visible de l’Eglise des clercs qui ont jugé bon de s’extasier devant telles œuvres d’art ou de théâtre contemporains que nous ne nommerons pas.
Bougainville s’en prend ensuite aux discours de fidèles de la FSSPX qui ont trait au judaïsme :
Je m’interroge sur certains enseignements en vogue dans la FSSPX. Par exemple, ce qu’on appelle mièvreusement « l’antijudaïsme traditionnel » sur divers sites et forums, qui ne me semble pas aller de pair avec le dialogue engagé par Jean-Paul II et Benoît XVI avec le peuple de l’Ancienne Alliance, qui ne s’oppose pas – au contraire ! – à une annonce charitable de la Bonne nouvelle.
Nous voulons bien croire qu’il ne s’agit pas là d’un jugement gratuit, mais nous aurions aimé que Bougainville nous donnât quelques citations, quelques références précises, et surtout autorisées[5]. Nous n’en avons pas ; nous n’avons que cette affirmation selon laquelle les « enseignements en vogue » dans la FSSPX s’opposent à l’ « annonce charitable » du saint Evangile. Certes ; encore aurait-il fallu ajouter qu’il est encore moins conforme à l’annonce de l’Evangile de ne pas l’annoncer du tout, sous le faux prétexte que le « peuple de l’Ancienne Alliance » n’en aurait pas besoin – ce qui serait affirmer finalement que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’est pas mort aussi pour son propre peuple ; ce qui serait également censurer un certain nombre de versets de l’évangile selon saint Jean ou de l’épître aux Galates ; ce qui serait oublier tout simplement que si les premiers chrétiens avaient pensé qu’il n’était pas nécessaire d’annoncer le salut en Jésus-Christ aux juifs, il n’y aurait tout simplement pas eu de premiers chrétiens. Ce n’est pas ce que dit Bougainville, m’objectera-t-on : mais comme son propos ne brille pas ici par sa clarté, et comme lui-même attribue largement aux catholiques qu’il critique des positions qu’il ne juge pas utile d’expliciter, il est permis de faire au moins quelques remarques.

Les traditionalistes évangélisent-ils ?
Bougainville poursuit en se demandant, précisément, si les traditionalistes ne font pas obstacle à l’annonce de l’Evangile :
Je me pose en outre cette question : hors de ses fiefs, la Tradition fait-elle de l’évangélisation ? Ou s’y oppose-t-elle parfois de manière grossière, en faisant fuir les non-croyants par des manifestations dignes des processions armées de la Ligue à Paris en 1590 ? C’est ce scrupule qui m’a poussé à critiquer, peut-être avec une certaine indélicatesse, l’exutoire collectif qui se tint cet automne à l’occasion des pièces de Castellucci et Garcia, au nom d’une théocratie catholique fantasmée.
La Tradition fait-elle de l’évangélisation ? Nous répondons : oui. La Porte Latine nous en donnait il y a peu un exemple en nous montrant le baptême d’un lycéen de dix-sept ans en l’église St-Martin des Gaules, à Noisy-le-Grand[6]. Et il semble que le saint baptême soit conféré chaque année à une quinzaine d’adultes à St-Nicolas du Chardonnet, ce qui n’est certes pas énorme, mais est appréciable étant donné le nombre somme toute relativement restreint des fidèles. Bougainville parle des « fiefs » de la Tradition, hors desquels elle ne ferait pas d’évangélisation : peut-être aurait-il pu dire, plus simplement, qu’en dehors de Paris, la FSSPX n’ayant pas de véritable visibilité, elle peine à déployer pleinement son effort missionnaire ; et que les instituts Ecclesia Dei se trouvent souvent dans une situation comparable – quoique des catéchumènes soient baptisés chaque année dans les locaux pourtant discrets du Centre St-Paul, tenus par les prêtres de l’IBP. Par ailleurs, même si chacun demeure libre de juger efficace ou non ses méthodes, il est indéniable à Paris que le Mouvement de la Jeunesse Catholique de France (MJCF), dont on sait les liens étroits qui l’unissent à la FSSPX, est au premier rang, malgré des effectifs fort limités, dès lors qu’il s’agit d’annoncer explicitement Jésus-Christ en milieu étudiant ; et il est de même un fait que ses activités attirent également quelques jeunes non-croyants.

Un obstacle à l’évangélisation : la « théocratie catholique fantasmée »


Mais, selon Bougainville, non seulement la Tradition – parle-t-il d’ailleurs de la FSSPX, des instituts Ecclesia Dei, de tous les fidèles pratiquant selon les formes liturgiques traditionnelles ? là encore, on aurait aimé davantage de rigueur et de précision – n’évangélise pas, mais elle décourage l’évangélisation. Je passerai sans m’attarder sur sa comparaison entre les manifestations de Civitas et les défilés armés de la Ligue pendant les guerres de religion, qui à force d’incongruité échappe même à toute forme d’objection, pour ne retenir que l’idée qu’il pense exprimer avec force : Civitas ferait fuir les incroyants. Libre à lui de le penser ; le problème est que cette affirmation est assénée comme une certitude ne souffrant point de contradiction, alors qu’aucun fait jusqu’ici ne l’a prouvé (non plus qu'aucun fait n'a prouvé le contraire, du reste). Certaines manifestations organisées par Civitas, notamment le chemin de croix médité par le MJCF devant le Théâtre du Rond Point, ont permis aux participants de donner un exemple édifiant dont il semble même qu’il n’a pas été sans effet sur certains gendarmes chargés de les surveiller. Mais peut-être peut-on expliquer les propos de Bougainville autrement que par les faits, qu’il n’est pas plus capable d’exposer que nous-mêmes. En effet, dans un article publié le 2 février 2012, il affirmait sans rire que
le célèbre Père Alain de La Morandais, malgré son côté « abbé de cour », est intéressant : sa présence et sa visibilité médiatiques attirent à lui de nombreuses personnes, des célébrités aux petites gens, qui n’approcheraient jamais le prêtre du coin, mais qui viennent le voir, lui, parce qu’il apparaît ouvert (peut-être trop ?), et surtout, parce qu’il ne donne pas l’impression de juger[7].
Dès lors que l’on considère que l’abbé de La Morandais est un grand évangélisateur, que « ne pas juger » consiste à déclarer d’emblée à son contradicteur traditionaliste « Je vous connais par cœur », qu’être « ouvert » (« peut-être trop », a la bonté de nous préciser Bougainville) consiste à se prévaloir sans cesse d’un titre de docteur en théologie pour contester d’un ton supérieur l’enseignement de l’Eglise[8], peut-être tout s’explique-t-il : Bougainville a une conception assez particulière de l’évangélisation, qu’il est libre de défendre, mais dont il aurait pu donner explicitement les principaux traits afin que ses lecteurs sachent à quoi s’en tenir.
C’est la même imprécision, le même flou artistique qui prévaut lorsque l’auteur déclare tout uniment que la mobilisation contre les sacrilèges au théâtre a tenu lieu d’ « exutoire collectif » au nom d’une « théocratie catholique fantasmée ». Peut-être se figure-t-il qu’il suffit d’une trouvaille linguistique (un substantif qui fait peur, la « théocratie », et deux épithètes, le tout devant montrer le caractère pathologique de la position des détracteurs) pour emporter la décision : le problème est que ce n’est pas le cas. De nouveau, il ne donne aucune référence, aucune citation : le texte n’a pas même le mérite de se rendre contestable ; de telle sorte que le lecteur est en droit de se demander si ce sont les militants de Civitas ou bien plutôt leur vaillant détracteur qui fantasment une « théocratie catholique » : mais à quelle réalité cela correspond-il ? Bougainville ne juge pas opportun de le dire[9].
Nous sommes bien loin de nous opposer à la polémique, à laquelle nous reconnaissons de nombreux mérites ; mais encore faut-il que la polémique s’appuie sur des textes, des faits concrets et vérifiables, et non pas sur des formules qui se veulent sans doute percutantes, mais qui se perdent surtout dans le vide à force de ne plus rien vouloir dire.

Louis-Marie Lamotte

(A suivre)


[1] Un bon exemple en est le bref ouvrage publié par Gérard Leclerc chez Salvator, Rome et les Lefebvristes (2009).
[2] « Outre Mgr Richard Williamson, que penser d’un Mgr Bernard Tissier de Mallerais, qui, interviewé en août 2009 par la revue américaine The Angelus, parlait comme un Témoin de Jéhovah : « Nous vivons la grande apostasie dont parle saint Paul aux Thessaloniciens » ? Que penser de ses conseils Kinder-Küche-Kirche adressés aux jeunes du XXIe siècle : « Pour les jeunes gens, des livres sur la royauté sociale du Christ. Pour les jeunes filles, des livres de cuisine, de couture, et pour aménager la maison » ?
Que penser, plus proche de nous, d’un abbé Régis de Cacqueray, supérieur d’un District de France scandaleusement politisé, qui, dans ses vœux de 2012, conspuait… Harry Potter (!) et maudissait encore Benoît XVI : « Les hommes d’Eglise et le pape lui-même se sont fourvoyés » ? »
[3]  Notamment, lorsqu’il reproche à l’abbé de Cacqueray d’estimer que le Pape lui-même s’était « fourvoyé » : ainsi, le Motu Proprio Summorum Pontificum, de 2007, qui déclare que la messe de saint Pie V n’a jamais été interdite, doit logiquement faire penser que Paul VI s’est au moins fourvoyé en prétendant interdire ladite messe.
[4] Harry Potter ne nous semble pas le principal danger auquel l’Eglise de Dieu soit aujourd’hui confrontée, loin de là, nous estimons qu’il s’agit là d’une regrettable perte de temps et d’énergie, mais il convient de rappeler que ces romans ont fait l’objet de vives critiques non seulement de la part de l’abbé de Cacqueray, mais aussi de prêtres et de laïcs sans lien direct avec la FSSPX, notamment, en France, la journaliste Jeanne Smits.
[5] J’entends par-là une citation qui ne soit pas le fait d’un internaute quelque peu excité, mais d’une autorité compétente, cléricale par exemple, et autorisée (c'est-à-dire, qui ne soit pas celle d'un évêque anglais en rupture de ban et théoriquement interdit de publication). En ce qui concerne les forums, il me semble qu'aucun propos relevant de l'antijudaïsme n'a pu être relevé, ni sur le Forum Catholique, ni sur Fecit, sans être aussitôt modéré.
Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur cet article, notamment lorsque son auteur déclare fort gravement :  « Je ne souhaite à personne de se retrouver à une messe où le prêtre annonce sans mettre de gants dans son homélie que les âmes des bébés non-baptisés errent éperdues dans les limbes, provoquant le départ en pleurs de certaines mères de l’assemblée. » Certes : mais concrètement, qui, dans le clergé français, s’exprime ainsi en chaire, hormis dans les milieux où de tels discours sont acceptés comme parfaitement normaux ? La tendance actuelle ne demeure-t-elle pas à l’occultation persistante de tout ce qui touche aux fins dernières, et notamment à l’éventualité de l’enfer ? Ici l’auteur invente un travers, qui serait réel s’il existait autrement que ponctuellement, mais qui dans les faits ne se rencontre pratiquement jamais, alors que le travers inverse règne en maître dans les trois quarts peut-être des paroisses de France.
[9] Nous n’excluons aucunement que certains, clercs ou laïcs, aient pu dans le feu de leur exaltation, tenir des propos excessifs. Mais en ce cas, que Bougainville les cite, et qu’il les analyse dans leur contexte, en gardant à l’esprit ce que l’extrémisme supposé des manifestations de Civitas a de bien relatif, comme le montre aujourd’hui la mobilisation des évêques des Etats-Unis et la vigueur de certaines prédications : http://www.riposte-catholique.fr/americatho/liberte-religieuse-leveque-de-peoria-appelle-les-fideles-a-un-catholicisme-heroique-et-denonce-les-judas-qui-se-pretendent-catholiques


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