vendredi 22 mars 2013

« Habemus Papam » : une conférence au Centre Saint-Paul sur l’élection du pape François


C’est une grande « ouverture du cœur pour le successeur de Pierre », selon les mots utilisés par l’abbé Guillaume de Tanoüarn à la fin de la soirée, que revendiquait la conférence qu’ont tenue le 19 mars le directeur du Centre culturel chrétien Saint-Paul et Olivier Figueras, journaliste au quotidien catholique Présent : il s’agissait d’accueillir avec une bienveillance résolue l’élection inattendue du pape François le 13 mars 2013.


Olivier Figueras s’est tout d’abord efforcé de reconstituer le processus qui a pu permettre au cardinal Bergoglio d’emporter contre toute attente les voix des cardinaux. Lors du pré-conclave et du conclave, a-t-il noté, tous ont commis les mêmes erreurs : les observateurs ont en effet tiré des conclusions erronées quant à ce que voulait le Sacré-Collège, même si l’élection de Jorge Mario Bergoglio a constitué une surprise également pour la hiérarchie.
 
Le déroulement du conclave
Le journaliste s’est attaché à montrer la spécificité du conclave de 2013 : si les congrégations générales ont duré officiellement environ deux semaines, les cardinaux ont en fait disposé d’environ un mois pour se consulter, dès l’annonce de la renonciation de Benoît XVI le 11 février. Les premières listes de cardinaux ont alors été constituées par des journalistes plus ou moins compétents : si l’on comptait tous les papabili mentionnés par certaines listes peu crédibles, on obtenait jusqu’à quarante-et-un noms. Aux yeux des vrais vaticanistes, le choix était assez simple : le prochain pape serait ratzinguérien, qu’il soit de droite ou de gauche. Les cardinaux nettement progressistes, en effet, étaient devenus très peu nombreux. Le principal candidat ratzinguérien de gauche est tout d’abord le cardinal Ravasi, auquel l’on préfère par la suite le cardinal Scherrer, qui bénéficie d’une tendance favorable à l’Amérique Latine. A droite, les principaux candidats sont le cardinal Scola, titulaire de Venise, puis de Milan, c’est-à-dire d’archidiocèses prestigieux qui ont fourni plusieurs papes à l’Eglise de l’époque contemporaine, et le cardinal Ouellet, qui depuis son installation à la congrégation pour les évêques apparaît comme un écho constant de Benoît XVI. Enfin, dans le rôle du « troisième homme », les journalistes citaient deux Africains, ainsi que les cardinaux les plus à droite du collège cardinalice, tels les cardinaux Burke ou Ranjith, dont l’élection semblait peu probable, mais dont l’on affirmait les chances en cas de conclave long.
Or, en réalité, le conclave s’est révélé très court : cinq tours de scrutin, soit le conclave le plus rapide après celui qui a élu Pie XII (3 tours) et celui qui a élu Benoît XVI (4 tours). Le nom de Bergoglio est donc apparu très vite, d’autant plus que, d’après les fuites, il semble avoir été élu très largement, avec 90 voix sur 115, alors qu’il lui suffisait d’en obtenir 77.
Comment ce cardinal, perçu comme anti-ratzinguérien, a-t-il pu être élu aussi rapidement alors que les ratzinguériens « purs et durs » disposaient de la minorité de blocage d’un tiers ? Olivier Figueras s’est efforcé de répondre à cette question en nuançant le caractère anti-ratzinguérien du cardinal Bergoglio : si celui-ci a été le principal rival du cardinal Ratzinger en 2005, le candidat de tous ceux qui ne voulaient pas de l’élection de Benoît XVI, il n’aurait pas manifesté depuis d’opposition stricte à ce dernier.
Même si, comme l’a rappelé le conférencier, les analyses du conclave demeurent nécessairement approximatives, on peut supposer qu’aux troisième et quatrième tours, les cardinaux Scola et Ouellet recueillaient un certain nombre de voix, devançant nettement le cardinal Scherrer. La gauche cardinalice aurait alors remis en valeur le cardinal Bergoglio, qui semble moins évidemment anti-ratzinguérien qu’Odilo Scherrer ; les ratzinguériens auraient alors accepté de se reporter partiellement sur son nom.
 
Une personnalité surprenante
Cette élection n’en est pas moins une surprise complète, même si rétrospectivement, il apparaît que le cardinal Bergoglio disposait de nombreux atouts. Si l’élection surprend, c’est aussi parce que le nouveau pape semble difficile à classer : il s’agit d’un personnage quelque peu ambigu, que gauche et droite se renvoient. Cette ambiguïté tient peut-être tout d’abord à sa nationalité : Jorge Mario Bergoglio est issu du cadre de l’Amérique du Sud, qui n’est pas le cadre européen et où les priorités ne sont pas toujours les mêmes. Le cardinal Bergoglio a la réputation d’être un pasteur et non un défenseur d’idées ; il semble surtout soucier de prêcher l’Evangile à des gens simples.
Cette dimension pastorale le conduit à s’intéresser aux questions morales. Sur l’avortement, l’euthanasie, le mariage homosexuel, le Cardinal tient un discours beaucoup plus ferme et strict qu’aucun évêque européen. Confronté à un projet de loi visant à instituer le mariage homosexuel, il écrit en 2010 aux religieuses en le désignant comme un « rejet frontal de la loi de Dieu », d’une « envie du démon qui prétend malignement détruire l’image de Dieu ». Sa position, qui ne laissait aucune place au doute, a conduit à une large mobilisation des catholiques argentins, même si celle-ci n’a pas réussi à faire barrage au projet de loi. Sur l’avortement, la position du cardinal Bergoglio semble encore plus marquante : il le condamne même dans les cas que certains prélats seraient tentés de regarder comme des exceptions. Il a en outre largement repris le discours et le vocabulaire de Jean-Paul II sur la « culture de mort ». « Le chrétien ne peut pas se permettre d’être une andouille », va-t-il jusqu’à déclarer dans un sermon. Le martyre est évoqué comme une possibilité qui n’est pas à exclure.
La fermeté de ces positions en matière de morale explique peut-être le doute qui a saisi la droite comme la gauche : du côté droit, on peut faire au nouveau pape crédit d’être un défenseur ferme de la morale, même si d’autres éléments peuvent susciter quelque perplexité.
 
Le pape de toutes les surprises
L’abbé Guillaume de Tanoüarn, quant à lui, a expliqué la surprise causée par l’élection du pape François comme une conséquence de son caractère d’ « électron libre » alors même qu’il est mis à la tête de plus d’un milliard de catholiques. L’abbé de Tanoüarn a souligné l’importance de l’appartenance du cardinal Bergoglio à la Compagnie de Jésus : le vendredi 15 mars, dans un sermon peu commenté, le nouveau pape a cité devant les cardinaux les règles fixées par saint Ignace pour le discernement des esprits en leur disant de ne surtout pas changer aux jours de la désolation. Un tel discours semble peu conforme à celui des progressistes, qui veulent changer l’Eglise précisément parce qu’elle est en désolation, c’est pourquoi il changent mal.
Le nouveau pape est donc, selon l’expression de l’abbé de Tanoüarn, « un jésuite un peu anticlérical ». De fait, comme l’a noté l’abbé Bouchacourt (FSSPX), le diocèse de Buenos Aires a peu de séminaristes. L’archevêque Bergoglio semblait davantage du côté des laïcs que de ses prêtres. Lorsqu’il dénonce, dans le sermon de sa première messe à la chapelle Sixtine, le christianisme sans croix, le nouveau pape va ainsi jusqu’à déclarer que, sans la croix, « nous sommes des prêtres, des évêques, des cardinaux, des papes, mais pas des disciples du Seigneur ». A propos du baptême, le cardinal Bergoglio dénonçait dans 30 Giorni le gnosticisme pharisaïque des prêtres qui se croient propriétaires des sacrements, dont il invitait à retrouver le sens. Le pape François semble donc bel et bien « le pape de toutes les surprises ».
 
« Le premier pape péroniste »
« Le premier pape péroniste » : l’expression, a noté l’abbé de Tanoüarn, a été utilisée par la presse argentine. Avant d’être prêtre, Bergoglio a eu un authentique engagement péroniste : il s’engage dans la Garde de fer, fondue par la suite dans l’Organisation unifiée du transfert générationnel. Comme l’a montré le conférencier, le futur pape s’est montré constant dans cet engagement : en 1974, à la mort de Perón, le P. Bergoglio, provincial des jésuites à trente-six ans, accueille à l’université d’El Salvador d’anciens militants péronistes.
Si Perón semble aujourd’hui difficilement lisible, l’idée de nation occupait dans sa pensée une place centrale. Tandis que Benoît XVI, pape allemand, ne pouvait accorder une telle place à l’idée nationale, le pape François apparaît comme un pape patriote, qui croit sans doute au modèle national, comme l’attestent deux livres au titre éloquent : Prendre la patrie sur les épaules (2004) et La nation pour construire (2005).
 
Un pape contre une Eglise autoréférentielle
Dans sa prédication, le pape insiste sur la « mondanité du démon ». Il avait écrit en 2007 dans 30 Giorni un article sur la mondanité spirituelle, fait de ceux qui se prennent pour le centre : les prêtres, qui ne sont que des instruments, ne doivent pas se regarder eux-mêmes comme le centre : le nouveau pape s’en prend à un discours où l’Eglise est à elle-même sa propre référence. Cette rhétorique, a noté l’abbé de Tanoüarn, peut conduire à des catastrophes, mais aussi, pour reprendre les termes du conférencier à une purification d’un certain cléricalisme plus que jamais hors de saison.
 
La liturgie du pape François
Olivier Figueras a conclu la conférence en abordant la question liturgique. Les prélats d’Amérique du Sud, a-t-il rappelé, ne sont pas réputés en tant que spécialistes de la liturgie : les cérémonies semblent très quelconques, ce qui peut susciter quelque inquiétude quant à ce que représente la liturgie, qui est précisément le trésor des pauvres. Lors de sa messe d’intronisation, le pape François a cependant opté pour le choix de la première prière eucharistique, proche du Canon romain, et a évité fantaisies et écarts scandaleux ; il est difficile de savoir si ces choix sont le fait du cérémoniaire pontifical, Mgr Marini, ou du pape lui-même. Il semblerait, d’après l’un des cérémoniaires, que le conférencier n’a cependant pas nommé, que le pape François aurait avoué n’avoir que peu de connaissances en matière liturgique, mais qu’il était désireux d’apprendre.
 
De nombreuses questions
La conférence a été suivie d’une discussion fournie, qui a permis de préciser et de nuancer certains points abordés au cours de la soirée. L’abbé de Tanoüarn de caractériser le cardinal Bergoglio comme un net adversaire de la théologie de la libération. La question traditionaliste a également pu être directement abordée. Olivier Figueras a noté que l’on ne peut pour l’instant donner une vraie réponse à cette question, mais seulement fournir quelques éléments : la Maison générale de la FSSPX, dans le communiqué qui a suivi l’élection du nouveau pape, n’a pas exprimé d’appréhension particulière ; le pape François semble s’intéresser davantage aux personnes qu’aux idées et n’a pas encore parlé du Concile. Selon l’abbé de Tanoüarn, sous ce pontificat, les traditionalistes devront donner la preuve qu’ils œuvrent pour l’évangélisation.
La discussion a également donné l’occasion à Guillaume de Tanoüarn de tenter une classification possible du nouveau pape : il s’agirait d’un « wojtylien de gauche », qui n’a aucun intérêt pour la liturgie et dont on peut craindre qu’il ne cultive un double discours : un discours fort en interne à l’intention de la communauté chrétienne afin qu’elle soit fervente, et un discours de dialogue en externe, dans une dissociation systématisée que l’on pourrait retrouver chez le cardinal Bergoglio.
Enfin, Olivier Figueras a conclu la conférence en rappelant que l’aspect médiatique de l’élection prédomine encore, et qu’il faut attendre les actes qui vont être posés, notamment le choix du prochain secrétaire d’Etat.
 
Louis-Marie Lamotte

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