vendredi 5 avril 2013

"L'Eglise doit sortir d'elle-même" - Sur une formule du pape François


L’élection inattendue du pape François devrait beaucoup, lit-on ici ou là, à un discours qui, lors des congrégations générales qui ont préparé le conclave, aurait fortement impressionné les cardinaux ; on se plaît à y voir aujourd’hui la feuille de route, le « programme » qui aurait emporté l’adhésion des cardinaux électeurs.
 


Un « programme » missionnaire
Il semble que le cœur de ce programme se trouve dans une phrase que le cardinal Bergoglio aurait prononcée lors de ce discours, et mise par écrit à l’intention du cardinal Ortega[1] : « L’Eglise doit sortir d’elle-même et aller vers les périphéries. » Le nouveau pontife romain n’a pas manqué de reprendre ce thème, notamment lors de l’homélie de la messe chrismale, au cours de laquelle on compte cinq occurrences du terme « périphérie[2] », et lors de sa première audience générale[3]. Il est donc permis de supposer que les thématiques que résume cette phrase se trouvent bel et bien au cœur de la pensée du pape François, et de l’idée qu’il a tant de sa propre mission que de celle de l’Eglise du Christ.
Ce discours, qui se veut résolument missionnaire, a suscité des commentaires enthousiastes, ou du moins nettement élogieux. Le journaliste catholique espagnol José Luis Restan, admirateur de Benoît XVI, a ainsi consacré un article[4] très favorable à cette option missionnaire du pape François. « Le Pape François, écrit le journaliste, veut une Eglise tournée entièrement vers la mission, mais en plus il considère que les maux dont souffrent les différentes réalités ecclésiales ont leur racine dans le narcissisme, dans un être continuellement replié sur ses problèmes propres. » On trouve le même accueil favorable sous la plume de l’abbé Guillaume de Tanoüarn[5].
 
Du cardinal François Marty au pape François
« L’Eglise doit sortir d’elle-même. » Il est pour le moins étonnant que fort peu de catholiques aient relevé que l’expression utilisée par celui qui était encore le cardinal Bergoglio n’est pas nouvelle. Elle avait même retenu, en 1972, l’attention de Jean Madiran dans sa fameuse Réclamation au Saint-Père, que l’on ne relira sans doute jamais assez[6]. Cette phrase, Jean Madiran l’avait trouvée dans la bouche du cardinal François Marty, archevêque de Paris ; et, nous disait-il, elle est « apparemment absurde ». Mieux encore : cette formule était justifiée par une option fondamentale missionnaire : L’Eglise doit sortir d’elle-même pour dire le message, déclarait l’archevêque de Paris. « C’est l’option du pape, je puis en porter témoignage », ajoutait-il, ce qui ne manque pas de sel dans le contexte actuel.
Comment l’Eglise pourrait-elle sortir d’elle-même ? On nous assure qu’il s’agit, dans l’esprit du pape François, de cesser de se focaliser sur des débats internes sans intérêt qui empêchent les catholiques de porter vraiment dans le monde la bonne odeur de Jésus-Christ ; et, à moins de supposer que le successeur de Pierre ne souhaite pas faire connaître le divin Maître dont il est le vicaire sur la terre, on ne peut que supposer que cette interprétation correspond à l’intention profonde du pape François. Le problème, cependant, n’est pas là. Il se trouvera peu de chrétiens sincères pour ne pas souhaiter que l’Evangile soit toujours davantage connu, pour ne pas souhaiter ardemment que le règne de Jésus-Christ s’étende toujours davantage dans les cœurs, pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes. Le problème, comme l’a noté très opportunément l’historien Luc Perrin sur le Forum Catholique[7], ne se trouve pas dans le « cheminer, construire, confesser » de l’homélie prononcée par le pape à la chapelle Sixtine au lendemain de son élection, mais dans un quatrième « C » : Comment ?
 
L’éclairage du P. Cantalamessa : murs diviseurs et simples détritus
Comment ? La question mérite tout de même d’être posée. Jean Madiran cherchait le sens de la formule jugée absurde du cardinal Marty dans une intervention du P. Congar. En dépit de toute la pertinence de son analyse et du rapprochement qu’il opère entre le discours de l’archevêque et du dominicain pour en dégager le sens, peut-être pouvait-on lui objecter – à tort sans doute, mais là n’est pas le problème – qu’il rapprochait deux pensées dépourvues de tout rapport. Le problème se pose de manière assez différente dans le cas du pape François. En effet, le prédicateur de la maison pontificale lui-même, le P. Raniero Cantalamessa, s’est chargé d’exprimer publiquement la façon dont il concevait le comment de cette sortie missionnaire de l’Eglise hors d’elle-même[8]. Peut-être sa pensée n’est-elle pas celle du pape ; il reste cependant qu’un sermon prononcé en présence de ce dernier, sans que nul n’ait rien trouvé à y redire, n’est probablement pas dénué de toute signification. Que disait le P. Cantalamessa ?
Nous devons faire en sorte que l’Eglise ne ressemble jamais à ce château compliqué et encombré décrit par Kafka, et que le message puisse sortir d’elle libre et joyeux comme lorsqu’il a commencé sa course. Nous savons quels sont les empêchements qui peuvent retenir le messager: les murs diviseurs, à commencer par ceux qui séparent les différentes églises chrétiennes entre elles, l’excès de bureaucratie, les restes d’apparats, lois et controverses passées, devenus désormais de simples détritus.
Que l’Eglise sorte d’elle-même, nous explique le P. Cantalamessa, ne va pas de soi ; elle est comme retenue en elle-même par des « murs diviseurs » qu’il convient d’abattre. Et ces murs diviseurs, le prédicateur nous le dit très explicitement, ce sont ceux qui « séparent les différentes églises chrétiennes ».
Le traducteur français a eu la bonté de traduire par « les restes d’apparat » i resti di ceremoniali, les restes de cérémoniaux : où l’on apprend que la liturgie catholique, ou plutôt ce qu’il en reste après quelques décennies de démolition, n’est qu’un mur diviseur bon à abattre, de « simples détritus » dont il faut débarrasser l’Eglise du Christ.
Mais il y a mieux, ou plutôt, il y a pire. Le P. Cantalamessa met au nombre de ces « murs diviseurs », de ces « simples détritus », les « lois et controverses passées » qui séparent les Eglises chrétiennes. N’est-ce pas dire, purement et simplement, que les controverses qui ont opposé l’Eglise catholique aux protestants sur la Présence réelle, sur le sacrifice de la messe, sur la pénitence sont des murs diviseurs à abattre, que la doctrine catholique sur ces graves questions n’est qu’un ensemble de détritus ? Il ne me semble pas que ce soit là faire un procès d’intention au P. Cantalamessa. Il reste, fort heureusement, que ces mots ne sont pas du Souverain Pontife ; qu’on les prononce en sa présence, avant de faire de sa personne un éloge appuyé, n’a cependant rien d’anodin : ils signifient au moins que certains hommes d’Eglise entendent pousser le Saint-Père à abattre les supposés « murs diviseurs ».
 
L’éclairage du cardinal Kasper : un nouveau commencement
Le pape François a tenu à donner lui-même, quoiqu’indirectement, un autre éclairage, en louant lors de son premier Angélus le cardinal Kasper, théologien allemand renommé qui n’a pas caché la joie que lui avait causé l’élection du cardinal Bergoglio : « Le cardinal Bergoglio a été dès le début mon candidat et dès le début du conclave j’ai voté pour lui. Il représente un nouveau commencement pour l’Eglise, pour une Eglise humble et fraternelle qui est là pour les gens, qui revient à sa source : l’Evangile[9]. »
Un nouveau commencement pour l’Eglise : on n’aurait su être plus clair ; on n’aurait su surtout mieux revenir au rapprochement qu’établissait Jean Madiran entre l’option fondamentale du cardinal Marty et l’explication du P. Congar, pour lequel il s’agissait d’enjamber quinze siècles de constantinisme. L’option fondamentale du cardinal Marty, expliquait Jean Madiran, n’est pas tant une option « pour » la mission qu’une option « contre » : contre l’être historique de l’Eglise. Cette option « contre » a trouvé une expression radicale dans la bouche du P. Cantalamessa, mais on la trouve aussi, sous une forme plus mesurée, chez le cardinal théologien dont on sait qu’il s’est voulu spécialiste de l’œcuménisme. L’Eglise doit sortir d’elle-même, sortir de son propre enseignement, de ses rites, de ses lois, au nom de la mission et d’un supposé « pur Evangile » : ce qui serait l’avènement d’un catholicisme nouveau qu’appelait de ses vœux le journaliste Georg Weigel, un catholicisme évangélique vidé de son contenu doctrinal traditionnel[10].
 
Il est encore trop tôt pour savoir exactement ce qu’entend le pape François lorsqu’il déclare que l’Eglise doit sortir d’elle-même : ni le P. Cantalamessa, ni le cardinal Kasper, en dépit de leur proximité réelle ou supposée avec le Souverain Pontife, ne sont des interprètes autorisés de sa pensée et de son enseignement, et il convient de ne prononcer aucun jugement téméraire, et de conserver à l’endroit du successeur de Pierre le respect et la piété filiale qui lui sont dus. Il est permis, en revanche, de s’étonner de l’enthousiasme imprudent qu’un discours pour le moins ambivalent suscite chez ceux-là mêmes qui n’auraient vraisemblablement pas eu de mots assez durs pour le qualifier avant un certain 13 mars 2013.
 
Louis-Marie Lamotte


[6] Réclamation au Saint-Père, NEL, 1972, p. 64

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