dimanche 25 novembre 2012

Maurras entre Shakespeare, Baudelaire et Edgar Poe - Conférence de Jean François Mattei

Ce compte rendu est le premier d'un cycle de conférences tenues lors du colloque organisé par l'Action française le 27 octobre 2012 pour le soixantième anniversaire de la mort de Charles Maurras... D'autres suivront, mais on ne trouvera pas toutes les conférences car notre intention n'est pas de rapporter intégralement le colloque, mais seulement les interventions que nous avons -tout à fait subjectivement - trouvé les plus originales. A toutes fins utiles, précisons que, si nous nous efforçons de rapporter fidèlement ces conférences, toute erreur ou imprécision peut nous être imputée ; et que par ailleurs nous ne nous interdisons pas certaines libertés pour rendre plus intelligibles des exposés donnés dans un temps très limité.
 
 
L'orateur énonce la thèse selon laquelle la politique se résume pour Maurras à une «universelle analogie», ce qu'il va démontrer. Mallarmé, lui, parlait du «démon de l'analogie». Les démons, daïmon, au sens grec, sont des esprits qui font le lien entre les dieux et les mortels et qui inspirent les hommes. L'analogie, est désignée aussi (pour employer le français) par le terme de correspondance. Dans la poésie de Baudelaire, c'est ce qui met en contact la Terre et le Ciel. L'étymologie grecque ana-logos traduit un mouvement d'ascension de la pensée. Ainsi, l'analogie est verticale et toujours inégalitaire. C'est la clef de la pensée hiérarchique de Maurras. Il est intéressant de noter qu'à l'instar des poètes, les scientifiques utilisent un jeu d'images (par exemple l'image du Big Bang) ; et de même les philosophes.

 
Platon, avec le mythe de la caverne, met en scène ce mouvement analogique. Le prisonnier délivré qui contemple le monde réel à la lumière du soleil réalise l'anabase. Mais il doit ensuite, malgré qu'il en ait, redescendre parmi ses semblables qui sont encore les dupes d'un jeu d'ombres. C'est la catabase. Ces derniers sont pourtant incapables de croire la vérité qui leur est annoncée et mettent à mort l'auteur du scandale... Suivant l'analogie platonicienne, l'orateur rappellera que c'est la démocratie qui mit à mort Socrate, accusé de ne pas reconnaître les dieux de la cité et d'y introduire « des divinités nouvelles », déformant les révélations que le philosophe faisait au sujet de son démon personnel.
 
De leur côté, les partisans de l'égalitarisme utilisent plutôt la catalogie que l'analogie. De cata-logos découle aussi le terme de catalogue, c'est-à-dire ce qui regroupe des objets afin de les placer tous sur le même plan. Le Pr rappelle ici la critique que fit Platon de la démocratie dans La République. Par ailleurs, alors que l'analogie est un principe de continuité, la catalogie est un principe de discontinuité, de rupture. D'où la haine du passé que partagent les partisans de l'égalitarisme...
 
Dans l'œuvre des poètes qui ont été évoqués, on voit l'influence d'Homère. Pour Homère/Ulysse en effet, l'ordre de la cité correspond à l'ordre du monde. L'orateur cite ici une tirade d'Ulysse dans Troïlus et Cressidade Shakespeare :
 
«Quand l'ordre [degree] est travesti,
 
Le moins digne paraît dans le masque aussi digne,
 
Les cieux eux-mêmes, les planètes, et ce centre
 
Observent une hiérarchie [degree], le rang, la préséance (...)
 
Ah ! Si la hiérarchie vacille,
 
Elle qui est l'échelle de tous les grands desseins,
 
L'entreprise est malade.»
 
Cette pièce, comme l'ensemble de l'œuvre de Shakespeare, est portée par l'idéal aristocratique, qui était déjà partagé par les poètes antiques tels Pindare, Eschyle, Sophocle et bien entendu le premier d'entre eux Homère... La morale aristocratique est aussi fondamentale avec Platon : on se souvient du conseil d'«être partout le meilleur et surpasser en tout les autres ». Même dans la démocratie grecque, il n'y avait pas grand chose de la démocratie contemporaine... Seuls les hommes mûrs étant citoyens, la citoyenneté concernait à peu près 10% de la population. Cette démocratie était au fond surtout aristocratique. On oublie d'ailleurs trop souvent que Clisthène, le fondateur de la démocratie était un aristocrate.
 
Maurras doit donc à Homère, Shakespeare et Poe de découvrir dans les légendes et les mythes le principe d'analogie et de hiérarchie. Comme le maître devait le déclarer un jour, il avait fallu que l'idée de hiérarchie revienne d'Amérique par Edgar Poe... Le poète affirmait en effet que «le monde matériel est plein d'analogies avec le monde immatériel».
 
Il n'est guère étonnant ainsi que Maurras et Boutang aimaient tant à citer le fameux passage du Colloque entre Monos et Una de Poe : «En dépit de la voix haute et salutaire des voix de gradation qui pénètrent si vivement toutes choses sur la Terre et dans le Ciel, - des efforts insensés furent faits pour établir une Démocratie universelle.»
 
Edgar Poe avait en effet découvert avec horreur l'homo democraticus en Amérique ; et ce seulement quelques années après la fameuse critique qu'en avait fait Tocqueville. Il prévoyait que la démocratie aboutirait au despotisme de Mob (la canaille). C'est pourquoi «il ne faut jamais aller à rebours des analogies naturelles» ; ce qui constitue le péché des égalitaristes. Poe pouvait donc à bon droit plaisanter la nouvelle religion du monde moderne : «La démocratie est une admirable forme de gouvernement... pour les chiens».
 
La gradation est donc un concept-clef que Maurras retient de Poe (par l'intermédiaire de Baudelaire, il s'entend). Elle revient sous sa plume à mainte occurrence. Dans une lettre datée de 1951 - près de la fin - qui était une réponse à un professeur d'Université des Etats-Unis, Charles Maurras insistait encore sur ce thème. C'est pourquoi Stéphane Giocanti parle au sujet de Poe d'un «maître américain de Maurras».
 
 
 
Jean Darcey

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