mardi 24 janvier 2012

Billet de campagne 5 – Le bipartisme avant tout, à la vie, à la mort !

Le discours de François Hollande du dimanche 22 janvier, au Bourget[1], fut un chef d’œuvre de stratégie politique – ou politicienne. Le candidat condamne sans ambages la finance au moment même où elle semble menacer les intérêts économiques de la France, en dictant au gouvernement la politique à mener. Il fait la liste, une à une, et avec un talent d’orateur certain, des « valeurs » chères à la gauche, qu’il assimile de facto avec la République, lui conférant ainsi habilement un caractère universel. Le discours est enfin tout entier mené sur un ton personnel très approprié au système d’élection d’un homme au suffrage universel. Il est incontestablement sorti de la logique de parti – ce qui, pour la gauche, a toujours été très difficile –, pour entrer dans un véritable rapport entre un homme et un peuple. Cette dimension est déterminante, car les institutions gaulliennes de la Ve République la sous-tendent. Mais le candidat socialiste ne bénéficie-t-il pas dans sa tâche d’une aide un peu trop marquée des médias dominants ?

Qu’est-ce que la représentativité ?

Le discours introduit une semaine consacrée à la présentation du programme du candidat, pendant laquelle les médias seront entièrement tournés vers sa campagne. Ces derniers sont en effet soumis à l’obligation d’égalité du temps de parole entre majorité et opposition, mais non pas entre les différents candidats, dont le droit à s’exprimer est déterminé en fonction de leur représentativité présumée – cela jusqu’au 19 mars, puisque l’égalité sera ensuite de mise.[2] Autrement dit, les deux prochains moins seront essentiellement consacrés au « duel » Hollande-Sarkozy, ces deux candidats étant considérés par les médias comme les plus représentatifs. Ce parti pris est pourtant fortement contestable, et nous aimerions en interroger les fondements. Les sondages ? Il faudrait en ce cas conférer quasiment autant de temps de parole à Marine Le Pen, dont le score présumé est d’un peu moins de 20 %, qu’au candidat Nicolas Sarkozy, crédité de 23 % environ des votes. Ce dernier étant président de la République, la situation n’est peut-être pas comparable. Mais, de même, quand François Hollande parle trois heures, Marine Le Pen devrait en avoir deux à sa disposition, et François Bayrou une et demie… ce qui est loin d’être le cas ! La photographie des sondages n’est donc pas respectée. Elle n’est pas non plus légitime, car elle contribuerait à fixer la représentativité à un moment donné, qui n’est précisément pas celui de l’élection, mais d’une enquête d’opinion forcément manipulable. Quels sont donc les critères de cette « représentativité » ? La représentation parlementaire est indéniablement prise en compte. Mais elle ne suffit pas à justifier ces inégalités. Nous pensons qu’il en existe une autre, beaucoup plus idéologique, que François Hollande, de façon étonnante, a dévoilé dans son discours.

Un combat étonnant

« Deux grandes dates ont marqué ma vie politique, l’une violente, le 21 avril 2002, une blessure que je porte encore sur moi, j’en ai la trace, ce soir terrible où l’extrême droite, faute de vigilance et de lucidité face à la menace, face à la dispersion, met la Gauche hors-jeu et permet à la Droite de s’installer pour dix ans. J’en ai tiré toutes les leçons. Moi, je ne laisserai pas faire, je ne laisserai pas les ouvriers, les employés, aller vers une famille politique qui n’a jamais rien fait pour servir les intérêts de ces classes-là. Je ne laisserai pas un parti caricaturer les problèmes sans jamais apporter la moindre solution crédible. Je ne laisserai pas une formation politique se présenter comme la voix du peuple alors qu’elle veut simplement se servir de lui. Je ne laisserai pas s’éloigner au nom de la France des citoyens, nos amis, qui peuvent penser que l’ennemi est ici, qu’il a une couleur et une religion, ce qui serait contraire aux principes mêmes de notre République. Je ne laisserai pas utiliser la colère et la détresse pour mettre en cause la République, la construction européenne et les droits de l’homme. Je ne laisserai pas une formation politique réclamer le rétablissement de la peine de mort. Je me battrai, je me battrai jusqu’à mon dernier souffle pour conjurer ce risque et pour éviter que l’élection présidentielle soit tronquée. Parce que ce qu’attendent une grande majorité de nos concitoyens, c’est finalement le choix entre la Gauche et le Droite, c’est-à-dire le choix le plus clair pour permettre à notre pays de faire véritablement la décision. »

Nous n’étudierons pas ici le manichéisme évident de ces propos, naturel dans un discours de campagne devant des militants survoltés. Il convient en revanche de s’intéresser plus spécifiquement aux deux dernières phrases, qui constituent l’un des temps forts de ce discours, par la force des expressions employées (« jusqu’à mon dernier souffle », « conjurer »). On pourrait croire que le candidat socialiste a décidé de se lancer dans une déclaration solennelle, affirmant la nécessité d’un triomphe des valeurs de la gauche pour sauver la France du marasme. Or François Hollande ne se bat pas « jusqu’à [son] dernier souffle » pour son nom ou son parti, mais pour que le deuxième tour l’oppose à la droite de Nicolas Sarkozy ! Dans tous les autres cas, l’élection présidentielle est « tronquée ». Il l’affirme clairement : le choix légitime est « entre la gauche et la droite ». C’est le seul qui permette de « faire véritablement la décision ». Sous-entendu : tout autre second tour n’est pas légitime, et ne permettra à personne de décider réellement quelque chose. François Hollande ne se bat donc pas pour gagner à tout prix, mais pour permettre aux Français de choisir entre lui et un candidat choisi par lui, à savoir Nicolas Sarkozy.

Du « système »

            François Hollande, par de tels propos, fait indéniablement le « jeu » des autres candidats, et notamment de Marine Le Pen. Il leur est en effet très facile de dénoncer une élection truquée à l’avance, comme si, lors d’une compétition sportive, seule une finale entre deux équipes déterminées à l’avance était légitime, et que tout était entrepris pour qu’elle ait lieu. En effet, le candidat avoue nettement qu’il existe un intérêt supérieur – qui, seul, peut justifier une telle lutte, jusqu’à son « dernier souffle » – à sa victoire personnelle, qui réside dans la conservation d’un bipartisme gauche-droite, devant impérativement occuper le second tour pour éviter un « risque » majeur. Autrement dit, les autres partis, et en particulier le Front national, qui ne doivent pas accéder au second tour, ne sont pas vraiment légitimes. Il faut impérativement conserver le « système » en place. Quelle en est la raison ? Il n’est pas aisé de s’avancer. Un complot pour maintenir une intelligentsia au pouvoir ? Il est difficile de mener une opération d’une telle envergure et sur autant d’années. Une foi sincère dans la pertinence du seul duel droite-gauche ? Un candidat avec une telle expérience politique ne peut pas n’avoir jamais remis une assertion aussi simpliste en question. Une stratégie électorale pour rassembler la gauche au-delà du discours anti-Sarkozy ? C’est oublier que François Hollande a tout intérêt à être confronté à Marine Le Pen au second tour, ce qui lui assurerait la victoire. Sûrement un peu des trois, donc… et vos réflexions sont les bienvenues.

De l’inutilité du premier tour de l’élection présidentielle

            François Hollande fait bien plus que de donner du grain à moudre aux « anti-système ». Il détermine un second tour légitime à l’avance. Autrement dit, il rend inutile un premier tour qui n’a d’autre fonction que de se qualifier pour le second. Celui-ci devient décoratif, sert à élire deux candidats (incarnant « la gauche et la droite ») pour enfin passer aux choses sérieuses. Si l’on comprend bien ses propos, la démocratie ne devrait pas s’appliquer lors du premier tour. Tout le système de l’élection présidentielle est donc remis en question, et paraît totalement inadapté à une telle vision des choses. Mieux vaudrait imiter le système américain, élire un candidat pour la gauche, un autre pour la droite, qui seraient toujours confrontés et réaliseraient « le choix le plus clair ». En outre, François Hollande n’aurait même plus à mettre en jeu sa vie et à se battre « jusqu’à [son] dernier souffle », puisqu’un tel système empêche un candidat n’appartenant pas aux deux partis dominants de compter. Cependant, il devrait en ce cas accepter une bien plus grande diversité dans les primaires… et peut-être trouverait-il alors d’autres causes pour s’engager à la vie, à la mort !
            Plus encore, c’est le fonctionnement institutionnel de la France qui est remis en cause. Par cet aveu, le candidat socialiste est rattrapé par de vieux démons. « La gauche et la droite » sont en effet des partis. Il a déjà oublié que l’élection ne concernait pas des partis, mais des personnes. Se présentant en tant que François Hollande, il veut engager sa vie pour que deux partis figurent immuablement au second tour ! La contradiction est flagrante. Elle est malheureuse pour le candidat, car il serait étonnant que Nicolas Sarkozy fasse la même erreur. Elle est surtout proprement subversive, puisque nous pensons avoir montré qu’elle remet en question l’élection présidentielle, c’est-à-dire l’ensemble des institutions de la Ve République qui lui sont largement subordonnées.

            Force est de constater que les médias dominants partagent la logique de « bipartisme avant tout », développée par François Hollande. Là est sûrement l’une des causes de leur façon d’apprécier la « représentativité ». Nous le déplorons. Mais nous attendons, encore et toujours, un éventuel début de réflexion sur le fond.

Christian d'Aussois


[1] http://tempsreel.nouvelobs.com/sources-brutes/20120122.OBS9488/le-discours-de-francois-hollande-en-integralite.html
[2]http://www.csa.fr/Etudes-et-publications/Les-dossiers-d-actualite/La-recommandation-du-CSA-relative-a-l-election-du-President-de-la-Republique
 • Du 1er janvier au 19 mars, veille du jour de la publication de la liste des candidats par le Conseil constitutionnel, les candidats déclarés ou présumés et leurs soutiens bénéficient d’une présentation et d’un accès équitables aux médias audiovisuels ;
• Du 20 mars au 9 avril, la veille de l’ouverture de la campagne électorale officielle, les candidats et leurs soutiens bénéficient d’un temps de parole égal et d’un temps d’antenne  équitable de la part des médias audiovisuels ;
• Du 9 avril au 6 mai, les candidats et leurs soutiens bénéficient d’un temps de parole et d’un temps d’antenne égaux de la part des médias audiovisuels [autrement dit, toute prise de position en faveur d’un candidat – badaud dans la rue, etc. – sera décomptée comme telle, ndlr]

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